A CANNES POUR LE TAX FREE
Ca a donc commencé ce matin, la valse des rendez vous, à courir dans des couloirs sans fins, à passer d'une maison à l'autre, chaque marque ayant pris soin de recréer son univers propre. Premier rendez vous (rapide) avec une grande marque de cosmétique japonaise. Chez eux, c'est très lumineux et apaisant, blanc et spacieux. J'ai revu avec plaisir mon interlocutrice. On avait un jour déjeuné ensemble et notre rendez vous professionnel nous avait amené à des confidences, plus personnelles. Cette jeune femme a d'autres envies, changer de marque donc d'entreprise, s'exprimer différemment sûrement...Un sentiment que l'on comprend quand elle dit son énervement face aux "créatifs qui se la jouent" et "font bande à part"...le cloisonnement dans nos entreprises semble être une maladie bien répandue. Alors, cette fois cette jeune femme talentueuse, je la trouve plus "décalée" que la dernière fois, elle semble avoir pris du poids et sa démarche est moins assurée, je me dis que c'est le signe d'une personne qui se cherche: une période nécessaire avant le grand chambardement, la révélation? En attendant, elle cache tout ça devant les innovations cosmétiques qu'elle tente de me présenter avec conviction grâce aux argumentaires qu'elle a déjà répétés des dizaines de fois...Il y a un bruit de cascade en arrière fond.
Depuis mon départ de Paris, les contrastes, les oppositions, mille petites batailles, me sautent au visage.
A commencer par cette grève à Roissy : un bruit assourdissant s'élevait derrière les comptoirs d'enregistrement. On aurait pu penser à un club de foot rentrant victorieux d'un match important...C'était bruyant mais joyeux, très dansant. L'électricité était perceptible dans ce grand hall pourtant récent (terminal 2F)..L'hôtesse me confie une alerte à la bombe il y a seulement quelques heures, l'endroit vient juste d'être rouvert au public. Les files d'attente sont interminables. Je m'égare un instant innocemment dans une fil réservée aux classes affaires, l'homme qui me suit est très pressé et fait rouler sa valise sur mon bas de pantalon, il ne s'en aperçoit même pas, je n'ai pas la force de le déranger, j'attends. Le bruit des tam-tams se rapproche, je vais enfin voir les athlètes et leurs supporters. Rassurée par mon environnement je sors mon tout nouveau super téléphone (...ultra perfectionné dont je ne sais toujours pas changer la sonnerie), j'ai bien l'intention de les prendre en photo. Une femme pressée mais qui fait son travail rappelle aux égarés comme moi que cette file est réservée...En rejoignant ma classe économique dans cette file plus à droite, je perçois un changement de monde: des familles, des hommes, des femmes, de tous âges, beaucoup de différences entre tous, alors que de l'autre côté mes anciens compagnons semblent s'être passé le mot pour créer l'harmonie des couleurs, des matières et de l'équipement informatique. Attention, les voilà...J'aperçois d'abord un gros bidon d'eau coupé en deux sur lequel une femme bat la mesure à l'aide d'un balai cassé. Puis deux autres femmes, un homme, une autre femme, en tout ils ne sont qu'une dizaine, les femmes dansent et tous manifestent contre leur conditions de travail, certainement difficiles. Quel tollé! Et voilà qu'une dizaine de personnes seulement parvient à semer le trouble chez nous tous. Dans la file harmonieuse, on se presse de plus en plus pour rejoindre la volupté plus tranquille du salon VIP...un ou deux coups de fil et ça devrait passer plus vite, ou on ne devrait plus s'apercevoir de ce qui se passe là - la femme au tambour tape de plus en plus fort, elle s'est même mise à crier, elle est noire- en tout cas c'est sûr, on n'est pas du même monde...
Après avoir passé la douane, je me retrouve dans le hall avec mes anciens camarades, à égalité. Je me sens bien, comme réconfortée par le sentiment d'être du bon côté. Les portes se sont refermées juste derrière moi.
Le vol se passe bien, je regrette juste de n'avoir pas adressé la parole à mon voisin, il avait pourtant l'air sympathique.
Ce matin, après ce premier rendez-vous, j'ai cru que je n'y arriverais jamais...et puis j'ai remarqué que lorsqu'on ne résiste plus, l'environnement vous contamine et vous avancez en automatique avec le "meilleur" de vous même, de nous mêmes, puisqu'on est tous là pour travailler, en l'occurrence ici faire du business (si Marie m'entendait, elle dirait "mais c'est quoi faire du business?")... Alors, j'ai aligné les rendez-vous, ceux qui étaient programmés et les autres, les surprises agréables, les grosses blagues, les retrouvailles, et toutes les rencontres allumées du regard convoitant la proie à talons fins. Très mauvaise idée de faire un salon en talon, et pourtant je le savais, et comme si vous ne le saviez pas. A la fin de la journée, j'ai passé mon temps les yeux rivés sur les chaussures des messieurs, hum, qu'elles avaient l'air confortables, puis je me serais bien assise les jambes écartées aussi...De leur côté je crois bien qu'il pouvaient m'envier mes jambes nues (il fait chaud aujourd'hui) et de ne pas avoir à me serrer la gorge dans un drôle de noeud.
En résumé, aujourd'hui: j'ai revu, dans une des nombreuses allées, un homme qui aurait pu être mon amant il y a quelque années, on a rejoué le trouble, plus troublés cependant je crois par l'idée du temps qui passe et nous a doucement effacés; puis je me suis retrouvée dans un appartement donnant sur la croisette à servir de modèle pour démontrer les qualités exceptionnelles de tel produit puis tel autre, pour me retrouver les lèvres gonflées, la peau rosie et l'oeil plus jeune devant le regard convaincu de ces polonais venus faire leurs emplettes cosmétiques (et je précise que je me suis retrouvée là par hasard, ramenée par un copine qui avait justement besoin à ce moment précis d'un cobail pour sa marque); puis j'ai croisé par hasard la soeur de la femme de mon cousin, elle travaille dans un secteur niche-les ongles- et allez savoir pourquoi j'étais drôlement contente de la voir alors que je la connais à peine, elle aussi comme les autres m'a donné plein de produits; j'ai eu droit à cinq argumentaires bien rodés sermonnés par de jeunes personnes qui avaient l'air parfaitement heureux ; je suis rentrée soulagée de ne pas avoir pris de prune pour ma voiture mal garée, j'ai écouté radio nostalgie sur le trajet de retour ce que je ne fais jamais chez moi, je me suis précipitée dans ma chambre pour enlever mes talons, mettre un jogging, aller marcher au bord de la mer et rentrer heureuse de pouvoir mater tranquille un film de Claude Sautet; avant de me coucher j'irai peut-être encore fouiller mes sacs emplis des crèmes accumulées tout au long de la journée...
Je ne sais pas vous, mais moi ça me donne envie de résister, à ma façon...en vous parlant?!
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